DENIS DONIKIAN Rubrique

Je hais Pachinian


Ceux de mes lecteurs arméniens qui fréquentent assidument ce blog pour découvrir quelle saillie nouvelle m’auront inspiré l’Arménie, les Arméniens, l’arménité et le catholicos K2, auront remarqué que depuis un an ma verve n’est plus ce qu’elle était.
J’ai la plume en berne et ses érections se font rares.
Je dois avouer que je traverse une période de ménopause littéraire qui augure mal de ma santé, sachant que mes diatribes ont toujours été le signe que le mental se portait bien même en période où le corps se portait mal.
Plus rien à me mettre sous la dent.
Avec Sakissian et surtout Kotcharian, j’avais au moins de quoi bouffer de l’Arménien, de me faire les dents sur les absurdités arméniennes, sur les travers d’une société qui vous fait pleurer de rire… Mais avec Pachinian, rien.
Je hais Pachinian car ce qu’il fait est aussi lisse qu’une peau de bébé qui vient de naître. Et moi, je ne peux pas mordre un bébé beau comme le monde et joyeux comme la vie. Non je ne peux pas.
Je hais Pachinian car il ne m’offre rien ni dans ses déclarations ni dans ses actions qui puisse réveiller mes instincts pamphlétaires. Sarkissian, Kotcharian je pouvais. Quand ils faisaient quelque chose, c’était antidémocratique. Quand ils ne faisaient rien, c’était aussi antidémocratique. Par exemple ils ont fait le 1er mars et ils n’ont rien fait pour les sans-abris de l’après-séisme. Je ne parle pas des plus pauvres qu’ils ont roulés dans la poussière tandis qu’ils roulaient en 4×4.
Oui, je hais Pachinian parce qu’il me tue au fur et à mesure qu’il fait monter la sauce de sa révolution. Comme écrivain critique, j’agonise…
En fait, mon lecteur, s’il m’a bien lu, sait que dès 2011, j’avais prédit que Pachinian serait un jour à la tête du pays. ( Maintenant qu’il est là, c’est bien fait pour ma gueule) . Ceux qui se sont toujours moqués de moi parce que je bavais sur les régimes honnis de Sarkissian ou Kotcharian, et qui en réalité se sont montrés complices de leurs dégueulasseries, en ont pris pour leur grade. Maintenant j’éructe de plaisir car je peux parler de haut comme j’ai toujours fait tandis qu’ils me voyaient rouler dans le caniveau. Il est vrai que dans mon genre je prends parfois des allures de pythonisse.
En tout cas, je le hais ce Pachinian, même si je l’avais vu venir et que je me précipitais pour précipiter Sarkissian dans l’abîme.
Il faut dire qu’il a toujours été à bonne école ce Nigol, puisqu’il ne ratait aucun meeting, aucune manifestation, et qu’il n’a pas raté la case prison (chose que nos intellectuels arméniens ont passé sous silence quand moi je prenais sa défense sur ce blog).
Alors, oui, Pachinian a mis l’Arménie sur les bons rails.
A commencer par ceux de la confiance démocratique. Kotcharian et Sarkissian, mais aussi Ter Pétrossian, avaient réussi à désespérer les Arméniens qui aspiraient au bonheur démocratique. Qu’est-ce que le bonheur démocratique, me direz-vous ? Ce bonheur commence par le sentiment d’être en harmonie avec son pays et son peuple. C’est un sentiment puissant qui puise son inspiration dans la transparence et le dynamisme des actions gouvernementales.
Concernant l’Arménie, on oublie trop souvent que la renaissance révolutionnaire n’a qu’un an d’âge, que c’est un pays enclavé, qu’il est toujours en guerre d’un côté et en situation d’hostilité de l’autre.
Ces Arméniens parmi les plus malins qui croient faire preuve d’intelligence en bavant leur haine sur les décisions du gouvernement Pachinian devraient apprendre à tenir leur langue. Car la vertu démocratique du citoyen est aussi d’accompagner un gouvernement démocratique normalement élu et qui ne ménage pas ses efforts pour construire le bonheur des gens.
Oui, bien sûr, Pachinian est critiquable. Il y a toujours lieu de critiquer des décisions politiques qui doivent trancher dans le tas et dans l’intérêt général. Mais à ce stade et compte tenu de la situation de l’Arménie, ce sont les critiques qui sont critiquables, car les critiques sapent la confiance et démolissent le moral au moment ou cette confiance et ce moral doivent être à la hauteur des enjeux. Les Arméniens qui sont experts en matière de division et d’autodestruction doivent apprendre à suivre le mouvement de résilience quand il est d’ampleur nationale comme aujourd’hui en Arménie.
Depuis que la république arménienne existe aucune politique de la table rase n’avait été mise en œuvre d’une manière aussi radicale. En effet, toute révolution consiste à revenir aux fondamentaux dès lors qu’ils ont subi les perversions liées à la corruption, à la fraude, au népotisme, j’en passe et des meilleurs.
Or, Pachinian a remis les pendules à l’heure en s’attaquant principalement au fléau numéro 1, à savoir la corruption. On oublie trop souvent que des gens meurent des mains de la corruption quand elle s’insinue dans les mécanismes de la santé publique ou même de l’armée. Certes, connaissant les Arméniens, on sait bien que des petits escrocs essaieront toujours de passer entre les mailles du filet. Mais entre un régime où la corruption faisait loi et un autre où elle est combattue, il faut louer celui qui se tient à la hauteur du combat.
Par ailleurs, Pachinian sait qu’il faut sortir la jeunesse arménienne d’une pédagogie obscurantiste en valorisant les vertus de son intelligence. L’orientation vers les technologies nouvelles ou de l’information pourrait conduire les Arméniens à constituer un pôle de première importance et produire de l’emploi. Cette jeunesse est vive et avide de savoirs nouveaux. Il est symptomatique de constater que sitôt qu’il est mis dans un environnement stimulant, le jeune Arménien est capable de se hisser parmi les meilleurs. Généralement, c’est à l’étranger que ces jeunes révèlent l’ampleur de leurs capacités. J’ai connu des enfants arméniens ne sachant ni lire ni écrire le français devenir les meilleurs de leur classe au bout de quelques années et franchir les obstacles qui conduisent aux grandes écoles. Dès lors, pourquoi ne pas créer cet environnement de qualité au pays même pour que les jeunes donnent la pleine mesure de leurs capacités et ce au profit de la nation ?
Tandis que la diaspora n’était aux yeux des Kotcharian-Sarkissian qu’une vache à lait, voilà que Pachinian la tient avec l’Artsakh et l’Arménie comme l’une des trois branches de la nation arménienne. Désormais la diaspora compte et s’il faut qu’elle compte la diaspora doit jouer son rôle dans cette orchestration tripartite. Cela passe par des échanges, une confiance mutuelle et raisonnée et une volonté d’unité dans le combat pour l’avenir du pays et celui pour la reconnaissance du génocide.
Oui, je hais Pachinian parce qu’il m’empêche d’écrire.
Mais c’est bien connu, un homme honnête ça s’empêche.

Denis Donikian

par Ara Toranian le lundi 12 août 2019
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