EDITORIAL Rubrique

A Jacques Chirac


Avec ses 82% de suffrages contre Jean-Marie Le Pen en mai 2001, Jacques Chirac avait fait la démonstration de sa capacité à incarner le consensus national. Il est vrai que la France s’était amusée à se faire peur en portant pour la première fois dans l’histoire de la Ve république le leader de l’extrême droite au deuxième tour de la présidentielle. Et il est aussi bien possible que, dans ce contexte, le chef de l’Etat sortant ait davantage rassemblé contre l’épouvantail figuré par le candidat du Front national que sur son bilan (qui était celui de la cohabitation avec Lionel Jospin), ou sur son programme partisan, celui de l’UMP. Il n’empêche qu’il n’aurait pu atteindre un tel score sans une réelle côte de popularité. L’émotion suscitée par sa disparition, l’unanimité dans les éloges, a montré que ce vrai républicain, qui arborait une image non feinte d’ouverture et de chaleur humaine, bénéficiait d’un gros capital de sympathie dans le pays. Les Arméniens n’ont pas fait exception à la règle en rappelant à travers le communiqué du CCAF ou les déclarations de leurs personnalités ce que furent pour eux les grands moments de son mandat.

On cite bien sûr la promulgation de la loi sur la reconnaissance du génocide le 29 janvier 2001. Un geste qui restera gravé dans le marbre de la République. Mais il faut aussi se souvenir de ces incroyables événements de 2006, qui fut la dernière année pleine durant laquelle il exerça le pouvoir. Il avait voulu en faire « l’année de l’Arménie ». Cette décision, mise en musique par le tandem constituée par la regrettée haute-commissaire Nelly Tardivier et SE Edward Nalbandian, avait évidemment touché les Arméniens. Mais elle avait été surtout porteuse d’une énorme force symbolique, eu égard aux valeurs de ce grand Français épris d’universalisme. Et ce, surtout au regard de ses positions qui l’avaient amené à se faire au début des années 2000 le fervent partisan de l’entrée de la Turquie dans l’Europe. Un parti pris « optimiste », un pari sur la « tolérance » - à notre sens pour le moins malvenu dans notre contexte - qu’il avait toutefois nuancé en précisant dans une interview à Nouvelles d’Arménie et lors de son formidable discours à Erevan le 1er octobre 2006, que l’intégration de ce pays était conditionnée à sa reconnaissance du génocide des Arméniens. Jacques Chirac était certes un homme d’Etat, soucieux des intérêts économiques de la nation et doué d’un certain pragmatisme. Mais cet humaniste qui a affirmé la part de responsabilité de la France dans la Shoah, avait le sens de l’histoire. Et voilà sans doute pourquoi il ne pouvait oublier l’Arménie à l’heure de tirer sa révérence à la politique et de quitter le pouvoir.

C’est l’image que l’on gardera de lui. De la même manière que l’on se souviendra que c’est son successeur, Nicolas Sarkozy, qui le premier a placé sous l’égide officielle de la République la commémoration du génocide ; que François Hollande était à Erevan en 2015 au moment de son centenaire ; que François Mitterrand a été le premier chef d’Etat français à utiliser le mot en « g » en janvier 1983 pour qualifier l’événement et qu’Emmanuel Marcon a fait du 24 avril une journée nationale de commémoration.

À travers ces présidents et leurs prises de position, défile aussi l’histoire de la communauté arménienne de France, de ses combats, de ses mobilisations. Le hasard a voulu que la mort de Jacques Chirac intervienne à quelques jours près un an après celle de Charles Aznavour, qu’il avait décoré. Cette proximité rappelle celle qu’il entretenait avec notre artiste national qui avait organisé un concert géant à Erevan pour rendre hommage à la première visite d’un chef d’Etat français en Arménie. Cet événement restera aussi comme un des moments fort de l’amitié entre la France et l’Arménie, à laquelle, ces deux hommes inspirés, aujourd’hui unis dans l’éternité, ont su donner un élan déterminant.

par Ara Toranian le mercredi 2 octobre 2019
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PHOTO : MAX SIVASLIAN