ÉDITORIAL

28 mai : indépendance et dépendances


Il y a juste cent ans, le 28 mais 1918, la partie arménienne de la très éphémère « République démocratique fédérative de Transcaucasie », regroupant des députés géorgiens, azéris et arméniens, proclamait son indépendance. Elle n’avait guère le choix. Les élus géorgiens venaient en effet de faire éclater deux jours plus tôt cet ensemble pour le moins hétérogène qui avait été créé sur les décombres de l’Empire tsariste, le 22 avril 1918. Faisant ainsi défection pour vivre leur vie sous une protection allemande espérée, les Géorgiens laissaient face à face les Arméniens et les Azéris qui déclaraient simultanément l’indépendance de leurs entités respectives. Et ce, même si du côté arménien, la FRA Dachnakstoutioun, parti majoritaire à l’époque, n’avait pas encore inscrit l’indépendance dans son programme politique.

Nécessité fera donc loi, dans le chaos indescriptible du moment, caractérisé par l’avancée ottomane et les répercussions de la guerre mondiale et de la Révolution d’Octobre sur le Caucase du Sud. Cette indépendance serait pourtant restée lettre morte si, avec l’énergie du désespoir, ce qu’il subsistait du peuple arménien en lambeaux n’avait réussi le 26 mai à Sardarabad à stopper net la progression de l’envahisseur turc et empêcher ainsi l’annihilation totale de la nation. Car tel était bien l’enjeu, eu égard à l’offensive de la 3e armée de Vehib Pacha qui tout en tentant d’établir une jonction avec les « frères » azéris, poursuivait l’entreprise génocidaire. Grâce à cette victoire sur le panturquisme, la première République indépendante pouvait donc naître, du moins sur le papier. Encore fallait-il qu’elle se donne un contenu et des frontières...

Elle survivra deux ans et demi, dans un contexte apocalyptique, avant d’être rattrapée par le vent de l’histoire qui allait imposer l’hégémonie du pouvoir soviétique sur l’ensemble de l’empire tsariste et au-delà, durant 80 ans. Mais les bases de l’État arménien avaient été jetées. Et, malgré la domination de Moscou, elles allaient se renforcer avec la République socialiste soviétique d’Arménie qui accouchera de l’Arménie actuelle à la faveur de l’autodestruction de l’URSS.

Aujourd’hui, cette première indépendance fait l’objet d’une fierté quasi unanime. Elle s’inscrit dans le patrimoine national commun. Et il ne viendrait à l’idée d’aucun Arménien de contester la notion d’indépendance qui lui est attachée. Pourtant il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant toute la période de la guerre froide, la concurrence des drapeaux a fait rage entre ceux qui brandissaient celui de la République de 1918, comme un idéal de souveraineté, et ceux qui voyaient dans ce symbole l’expression d’un aventurisme antisoviétique irresponsable, eu égard au danger turc.

Il serait aujourd’hui aussi stérile que contreproductif de réveiller ces querelles du passé, à l’occasion de ce centième anniversaire. Et de s’amuser à « refaire le match », en reprenant des arguments qui ont vécu. D’autant plus que, par une de ces malices dont l’histoire a le secret, ce ne sont pas ceux qui ont prôné pendant des décennies l’indépendance qui l’ont concrètement réalisée autour des années 90. Ils étaient à ce moment-là en train d’essayer de trouver langue avec Moscou sur la question de l’Artsakh. Et ils regardaient avec scepticisme ces électrons libres du comité Karabakh, non issus du sérail, proclamer l’indépendance hors de tout contrôle. Bref, ils étaient pris de court et dépassés par les événements, comme d’ailleurs absolument tout le monde à l’époque. Notamment ceux du camp pro-Arménie soviétique, qui observaient médusés les enfants chéris de la Nomenclatura, y compris les meilleurs fils des familles communistes, s’approprier l’étendard du 28 mai 1918, dans une belle allégorie patriotique.

Cent ans plus tard, le monde arménien va donc commémorer dans l’unité cette date. Preuve que la donne a changé, et avec elle les mentalités, du moins en interne. Car hélas, au niveau régional, les choses sont restées en l’état. Les rêves panturcs d’établir une continuité terrestre entre la Turquie et l’Azerbaïdjan, aux dépens de l’Arménie, n’en finissent pas d’alimenter des projets bellicistes, voire génocidaires, tout en faisant le bonheur des marchands d’armes. Un sultan turc relooké a remplacé son aïeul ottoman, et un nouveau tsar s’est coulé dans les habits de son lointain prédécesseur au Kremlin.

Quant à l’Arménie, une partie de ses enjeux a encore trait à son intégrité physique en grande partie tributaire des jeux de pouvoir de ses puissants voisins, alliés officiels ou ennemis toujours héréditaires, hélas ! Si cette 3e République s’est affranchie du joug étranger, elle n’en a pas pour autant éloigné la menace. Et elle continue de lutter pour être à la hauteur des idéaux de liberté promis par l’indépendance. Sachant que leur accomplissement passe par la défense des frontières, mais aussi par le renforcement de l’Etat de droit.

par le lundi 28 mai 2018
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