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Me HAYTOUG CHAMLIAN Rubrique

« Certaines parenthèses sont plus importantes que le texte principal »


À : Maître Alexandre Armen Couyoumdjian

Cher Confrère,

J’ai lu avec intérêt votre récent article, sur Armenews, au sujet de l’Arménie.

Je ne me mêlerai pas outre mesure de la polémique entre vous et Me Kalfayan. D’autant moins, qu’elle renferme, tel qu’indiqué explicitement dans votre article, des facteurs communautaires locaux ou régionaux, qui ne me regardent sûrement pas.

Il y a cependant un point fondamental sur lequel je suis en désaccord avec vous : le cas Kotcharian. Mais étant donné cela comporte une part essentielle de subjectivité, je ne perdrai ni votre temps ni le mien, en déclenchant un dialogue de sourds interminable - entre avocats, de surcroît ! -, lequel ne nous mènerait nulle part. Je dirai simplement que vous devriez prendre en compte le fait que Kotcharian a des partisans sérieux, de bonne foi, n’ayant absolument rien à se reprocher, et totalement désintéressés sur le plan personnel. Et que cette affaire est une épine au pied de Pashinyan. Enfin, passons…

Cependant, il y a un autre point que je dois soulever ici, lequel se rapporte à une réalité autrement plus objective. Une évidence, en fait, que vous tenter de voiler ; certes avec adresse et virtuosité, mais en vain.

Il s’agit de votre fausse candeur, concernant la nature des changements que le régime actuel veut réaliser au niveau de la Cour Constitutionnelle en Arménie.

Il est tout à fait clair et évident que le nouveau régime n’est pas en train d’assainir la soi-disant « cour » en question (une institution en effet essentiellement politique, en tout temps, comme vous l’indiquez à juste titre), afin d’instaurer désormais une quelconque Règle de Droit dans ce pays.

Ce que le gouvernement et le parlement actuels veulent, c’est ce que, en effet, tous les régimes précédents faisaient avant : ils veulent manifestement y placer leurs agents politiques.

Ils y ont déjà posté un, comme vous le savez fort bien - en rejetant des candidats préalables pourtant fort compétents, mais qui avaient le fâcheux désavantage de leur neutralité politique -.

L’heureux élu de cette première nomination politique à la Cour Constitutionnelle par le régime actuel, a même voulu s’emparer de la présidence même de ladite Cour, et ce, illico presto, automatiquement, dès l’instant de sa nomination.

Bref, au niveau des grands principes démocratiques, d’une réforme judiciaire destinée à faire avancer ce pays vers une normalité significative, etc., etc., il faudra repasser.

Si tant est que la présente phase révolutionnaire serait encore une autre étape du processus de sauvetage du pays, le Pouvoir ayant besoin à ce stade-ci de mettre dans sa poche la Cour Constitutionnelle aussi, mais de manière transitoire seulement, juste le temps de pouvoir réaliser ses projets, alors, dans la meilleure des hypothèses, nous parlons d’une sorte de « dictature vertueuse »… Que nous soutiendrions alors sur la seule base de la confiance inconditionnelle, de la fameuse « conviction intime », voire de la sympathie personnelle, émotionnelle, envers les individus concernés. Très peu pour moi, désolé. On a déjà donné…

Dans le même ordre d’idées, puisque vous êtes un sympathisant de la révolution en cours en Arménie, alors que, en l’espèce, je suis un incurable antirévolutionnaire - qui assume -, je porterais également à votre attention que le régime actuel a fait beaucoup trop de déclarations visant à affirmer que le changement des membres de la Cour Constitutionnelle leur permettrait de réaliser toutes leurs promesses.

Il y en a même un qui a carrément clamé, en plein session parlementaire, que la transformation de cette Cour selon leur volonté, eh bien, cela engendrerait « le bonheur individuel » des citoyens.

« Vaste programme », comme vous l’écrivez si bien (dans une référence plutôt respectueuse au Général, qui étonne en l’occurrence, soit-dit en passant ; étant donné que celui-ci a été évacué par un soulèvement de la rue, dont l’une des caractéristiques aura été une ingratitude sidérante, considérant les accomplissements nationaux, ayant commencé par des faits d’armes, du vieux chef d’État ainsi cavalièrement éconduit… ; eu égard à vos positions en cause, une citation de Cohn-Bendit aurait été plus appropriée…).

Pour terminer, alors que plus de deux années se sont déjà écoulées depuis le début de la révolution perpétuelle, toujours en cours, en Arménie, je me permettrai de vous faire remarquer que le doukh n’est pas un argument de fond. Et que si les effets de toge sont certes une composante artistique de notre profession, il est très rare de gagner un procès, sur cette seule base.

Sincèrement vôtre,

Me Haytoug Chamlian

Montréal, 06 juillet 2020

par Ara Toranian le mercredi 8 juillet 2020
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